Jean Tirole et la police de la pensée économique

29 Apr, 2018 at 15:08 | Posted in Economics | Comments Off on Jean Tirole et la police de la pensée économique

Police-de-la-pensée-viergePartisans de la concurrence non faussée, les économistes dominants la goûtent moins quand on les invite à la faire vivre dans leur profession. Reprenant une promesse de son prédécesseur Benoît Hamon, la ministre de l’éducation nationale Najat Vallaud-Belkacem s’était engagée en décembre 2014 à créer à titre expérimental une seconde section d’économie au sein du Conseil national des universités (CNU), l’organisme qui gère la carrière des enseignants-chercheurs. Intitulée « Institutions, économie, territoire et société », celle-ci aurait pu devenir un refuge pour les économistes hétérodoxes, mal aimés des représentants du courant dominant. L’école dite « néoclassique », qui repose sur l’hypothèse de la perfection des marchés et de la rationalité des individus, règne en effet depuis vingt ans sur l’actuelle section de sciences économiques, la «05». Trois cents chercheurs hétérodoxes se préparaient donc à rejoindre une nouvelle section d’économie politique pluraliste, critique et ouverte aux autres sciences sociales.

C’était sans compter le tir de barrage des « orthodoxes », bien décidés à tuer dans l’œuf toute possibilité d’une autre pensée économique. A peine avaient-ils eu vent du projet ministériel que le président de la « 05 », Alain Ayong Le Kama, envoyait un courrier au gouvernement, brandissant la menace d’une « démission collective » de la section. Mais l’offensive la plus décisive a été celle de Jean Tirole, lauréat en 2014 du prix de la banque de Suède en sciences économiques en mémoire d’Alfred Nobel (abusivement qualifié de « prix Nobel d’économie »). Il a adressé une lettre à Mme Vallaud-Belkacem pour empêcher une « catastrophe ». Mission accomplie : le projet a aussitôt été enterré.

Cette bataille apparemment corporatiste est en réalité hautement stratégique. Les représentations et préconisations des économistes exercent une forte influence sur les politiques publiques. Or, depuis une vingtaine d’années, les chercheurs hétérodoxes, c’est-à-dire tous ceux qui ne souscrivent pas à l’école néoclassique, soit à peu près un tiers des économistes français, sont exclus des positions-clés de la profession …

Cette hégémonie serait peut-être plus acceptable si elle n’allait pas de pair avec une abyssale faiblesse théorique. En 2007, la chose a commencé à se voir, même aux yeux de non-spécialistes. Non seulement les orthodoxes ont été incapables de prédire ou même de comprendre la crise des subprime, mais leurs hypothèses sur l’efficience des marchés avaient permis de légitimer scientifiquement la dérégulation financière qui en est en grande partie responsable …

Le retour en vogue de Keynes et de Karl Marx que l’on observe dans la presse et dans l’édition n’atteint pourtant pas le monde de la recherche, imperméable à toute remise en cause. Dans sa missive, Tirole s’enorgueillit des « centres d’excellence en économie qui ont émergé en France ces trois dernières décennies » et qui « forment aujourd’hui des économistes que les régulateurs, organismes internationaux et entreprises s’arrachent ». Le fait que ces « centres d’excellence » n’aient pas produit des économistes critiques, susceptibles d’alerter sur les dangers de la financiarisation, ne l’effleure manifestement pas. Droit dans ses bottes, il continue de mépriser souverainement les courants minoritaires, parlant d’eux comme d’un « ensemble hétéroclite en difficulté avec les normes d’évaluation internationalement reconnues », et les rappelle à l’ordre : « Chercher à se soustraire à ce jugement [des pairs] promeut le relativisme des connaissances, antichambre de l’obscurantisme. »

Laura Raim / Le Monde Diplomatique

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